*L’Offrande à l’Amour Miséricordieux, Comme centre de la vie et de la doctrine..De sainte Thérèse de Lisieux..Écrit par fr François-Marie Léthel ocd


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L’Offrande à l’Amour Miséricordieux,

Comme centre de la vie et de la doctrine

 De sainte Thérèse de Lisieux

fr François-Marie Léthel ocd

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Introduction:

Thérèse, Docteur de la Miséricorde Infinie

 

            Déclarée Docteur de l’Église par le saint Pape Jean-Paul II, la petite Thérèse est le grand Docteur de la Miséricorde pour tout le Peuple de Dieu, et son Offrande à l’Amour Miséricordieux est à la fois le centre et le point culminant de son enseignement. C’est sa grande proposition de sainteté pour tous les baptisés, dans tous les différents états de vie et à tous les âges de la vie, laïcs et prêtres, hommes et femmes, mariés et consacrés.

            Son Acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux comme victime d’holocauste est publié à la fin de l’Histoire d’une âme comme point final, à la suite des trois Manuscrits Autobiographiques (A, B et C) et de sa Prière au jour de sa Profession Religieuse. L’Histoire d’une âme contient la synthèse doctrinale de Thérèse. Elle réunit ces textes essentiels, en lien avec tous les autres écrits (Lettres, Poésies, Prières et Pièces de théâtre)[1]. Ainsi, tout lecteur attentif de l’Histoire d’une âme est finalement invité à faire personnellement cette prière qui est une véritable Consécration à la Miséricorde Infinie.

[1] Tous les écrits de Thérèse ont été réunis et publiés dans le volume des Oeuvres Complètes (Paris , 1992, ed du Cerf) Ce volume contient les trois Manuscrits Autobiographiques (Ms A, B et C), les Lettres (LT), les Poésies (PN), Les Récréations Pieuses (RP), et les Prières (Pri).  Les traductions dans les différentes langues doivent toujours être faites à partir de ce texte authentique.

Saint Jean-Paul II a déclaré Thérèse Docteur de l’Église comme « experte en science de l’amour (scientia amoris) » (Novo Millennio Ineunte, n. 42).  Auparavant il avait écrit son Encyclique Dives in Misericordia. Pape de la Miséricorde, il était aussi le Pape de Marie, Mater Misericordiae.  Son livre de chevet, depuis l’âge de 20 ans jusqu’à sa mort,  était le Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dont le contenu peut être résumé en deux mots: Totus Tuus, je suis tout à Toi. Telle était la devise épiscopale de Karol Wojtyla, depuis Cracovie jusqu’à Rome. Ce sont les derniers mots qu’il a écrits et qu’il a prononcés en mourant.

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            Comme lHistoire d’une âme, le Traité de la Vraie Dévotion est un merveilleux livre de vie et de doctrine pour tous les baptisés, qui se termine également avec une prière de Consécration à Jésus par les mains de Marie. Ces deux livres sont comme deux « phares » pour éclairer le chemin de la sainteté que nous sommes tous appelés à parcourir dans nos différents états de vie.  Personnellement, je dois dire que ces deux phares n’ont cessé d’illuminer ma vie depuis près de 50 ans. L’année de la Miséricorde sera une année mariale, et ce sera aussi l’année du troisième centenaire de la mort de St Louis-Marie (1673-1716).

   Mon intention est faire comprendre l’importance de cette offrande à l’Amour Miséricordieux, qu’il convient de faire personnellement, pour vivre dans la plus grande profondeur la grâce de cette année sainte de la Miséricorde. L’Offrande à l’Amour Miséricordieux de Thérèse est par excellence la « Porte Sainte », toujours ouverte dans le Coeur de Jésus, pour entrer dans la Profondeur de la Miséricorde Infinie de toute la Trinité. C’est aussi l’indispensable porte d’entrée dans la spiritualité de Thérèse. On n’y entre qu’en faisant personnellement son Offrande!

La Miséricorde Infinie de Jésus Sauveur,

source de la foi, de l’espérance et de l’amour

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            Pour cela, nous allons considérer L’Offrande à l’Amour Miséricordieux dans la grande perspective  de l’Histoire d’une âme, comme centre de toute la doctrine thérésienne, et cela du point de vue de la foi, de l’espérance et de l’amour (ou charité).  Ces trois vertus sont effet les plus grands dons de l’Esprit-Saint à tous les baptisés, et la plus grande des trois est la charité (cf 1 Cor 13, 13). Ce sont les trois principales modalités de la grâce du baptême. Saint Thomas d’Aquin les appelle virtutes theologicae, expression que je préfère traduire littéralement comme vertus théologiques (plutôt que « théologales »), car elles sont la  source commune de la « grande science des saints », aussi bien de la théologie intellectuelle (scientia fidei) de saint Anselme et de saint Thomas que de la théologie spirituelle (scientia amoris)  de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse de Lisieux[1]. En effet, saint Jean de la Croix fonde toute la vie spirituelle, depuis le début jusqu’à l’union mystique du mariage spirituel, exclusivement sur la foi, l’espérance et la charité. Ce sont les seuls moyens de l’union avec Dieu, c’est-à-dire de la sainteté à laquelle tous sont appelés. Toute la croissance spirituelle consiste à grandir dans la foi, l’espérance et la charité.

 

Dès le départ, il faut préciser que l’Acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux est un acte d’Amour comme don total de soi-même à Jésus dans l’Esprit-Saint et par les mains de Marie. Comme saint Louis-Marie de Montfort, Thérèse confie son Offrande à Marie. Et c’est dans sa dernière grande prière à Marie qu’elle nous donne sa meilleure définition de l’Amour: « Aimer c’est tout donner et se donner soi-même » (Pourquoi je t’aime, ô Marie! P 54, str 22). Dire en vérité: « Je t’aime », signifie nécessairement: « Je me donne tout à toi pour toujours et je suis tout à toi » (Totus tuus). C’est la formule aussi bien du vrai amour humain (dans le mariage sacramentel) que du vrai amour divin (dans le mariage spirituel de la sainteté). Thérèse voulait renouveler son Offrande « à chaque battement de son coeur« , et cet acte d’amour était comme la continuelle respiration de son âme, jusqu’à ces paroles exprimées dans son tout dernier souffle: « Mon Dieu je vous aime! ». Elle parlait à Jésus, en regardant son Crucifix de Profession qu’elle serrait dans ses mains.

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[1] Ces expressions étaient employée par le Pape Benoît XVI dans son discours spontané du 19 mars 2011, à la fin de la retraite que j’avais eu la grâce de prêcher pour Lui et la Curie Romaine. Il m’adressait alors ces paroles: « Vous nous avez montré que la scientia fidei  et la scientia amoris   vont ensemble, et se complètent, que la grande raison et le grand amour vont ensemble, plutôt, que le grand amour voit davantage que la seule raison ». Ce discours est la dernière page du livre qui réunit les méditations de cette retraite (F. M. LETHEL: La lumière du Christ dans le Coeur de l’Église, Paris, 2011, ed Parole et Silence. Le texte original a été publié en italien : La luce di Cristo nel Cuore della Chiesa, Libreria Editrice Vaticana, 2011).
[1] Tous les écrits de Thérèse ont été réunis et publiés dans le volume des Oeuvres Complètes (Paris , 1992, ed du Cerf).  Ce volume contient les trois Manuscrits Autobiographiques (Ms A, B et C), les Lettres (LT), les Poésies (PN), Les Récréations Pieuses (RP), et les Prières (Pri).  Les traductions dans les différentes langues doivent toujours être faites à partir de ce texte authentique.

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Ainsi, les simples mots « Jésus je t’aime » sont l’âme de toute la vie et de toute la doctrine de Thérèse, de sa « Science d’Amour« . Elle en a donné l’expression la plus complète dans ces trois vers de sa Poésie Vivre d’Amour: « Ah tu le sais, Divin Jésus je t’aime / L’Esprit d’Amour m’embrase de son Feu / C’est en t’aimant que j’attire le Père » (P 17/2). On reconnaît les paroles de Pierre disant à Jésus: « Tu sais que je t’aime » (Jn 21, 15). Un tel acte d’Amour n’est pas l’expression d’un simple sentiment humain, mais il vient de l’Esprit-Saint dans le Don de la Charité. C’est en aimant Jésus que Thérèse vit dans la communion de toute la Trinité.

 

    Plus grande que la foi et l’espérance, seule la charité ne passera jamais (cf 1 Cor 13, 8), étant essentiellement la même sur la Terre comme au Ciel. Mais en cette vie, la charité est inséparable de la foi et de l’espérance, car « elle croit tout et espère tout » (1 Cor 13, 7). « Mère, racine et forme de toutes les vertus« , selon la belle expression de saint Thomas (I-II q 62 art 4), elle nourrit et fait grandir la foi et l’espérance. La brève vie de Thérèse est une croissance vertigineuse dans la foi, l’espérance et l’amour, jusqu’à des niveaux inouïs d’intensité, nouveaux dans l’histoire de la sainteté.

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            Chez Thérèse, la Miséricorde Infinie de Jésus est l’objet central de sa foi, de son espérance et de son amour. La foi en sa Miséricorde Infinie de Dieu en Jésus pour le salut de tous les hommes pécheurs est évidemment fondamentale,  car c’est elle qui suscite l’espérance en la Miséricorde, espérance certaine du salut et de la sainteté, pour soi-même et pour les autres, jusqu’à espérer pour tous. Mais il ne suffit pas de croire et d’espérer en la Miséricorde. L’espérance thérésienne est cette « confiance qui seule conduit à l’amour » (cf LT 197), qui conduit à l’Amour précisément comme don total de soi, dans l’Offrande à l’Amour Miséricordieux.

Tout ce que nous allons découvrir avec Thérèse concernant la Miséricorde et l’Amour Miséricordieux pourrait être résumé en une brève prière à Jésus réunissant les actes de foi, d’espérance et d’amour: Jésus, je crois en ta Miséricorde Infinie; Jésus j’espère en ta Miséricorde Infinie; Jésus je t’aime en ta Miséricorde Infinie, en me donnant tout entier à ton Amour Miséricordieux[1].

 

  Notre étude va s’appuyer sur deux textes fondamentaux de l’Histoire d’une âme: D’une part la Conclusion du Manuscrit A (Ms A, 83v-84v), où Thérèse raconte l’événement de son Offrande à l’Amour Miséricordieux en expliquant le sens de cette offrande, et d’autre part le texte de son Acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux qui conclut toute lHistoire d’une âme. Ces deux textes sont comme deux points qui tracent une des plus importantes lignes de la doctrine thérésienne, cette ligne de la Miséricorde. En suivant cette ligne, nous retrouverons les plus beaux textes de Thérèse sur la Miséricorde.

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            A partir des expressions de Thérèse, nous allons suivre la dynamique de la foi, de l’espérance et de l’amour dans les deux parties successives de notre exposé:  I/ « A moi il a donné sa Miséricorde Infinie… »: La foi et l’espérance en la Miséricorde. II/ « Se jeter dans vos bras et accepter votre Amour Infini… »:  L’amour comme don total de soi-même à l’Amour Miséricordieux de Jésus dans la Trinité.

[1] Ces actes de foi, d’espérance et d’amour sont admirablement articulés dans une prière de la bienheureuse Dina Bélanger, religieuse de Jésus-Marie (Québec, 1897-1929), disciple de Thérèse et de Louis-Marie. « Jésus… je sais, je crois que Tu m’aimes, et Toi, tu sais bien que je t’aime et que je veux t’aimer de l’amour le plus fort et le plus pur. Tu as aimé Marie-Madeleine, oh! je sais que tu prends pitié de moi. Je t’aime et je m’abandonne à toi, voilà mon bonheur et ma paix ». (Autobiographie, Ed. Religieuses de Jésus-Marie, Québec 1995, p. 194)..

[1] Ces expressions étaient employée par le Pape Benoît XVI dans son discours spontané du 19 mars 2011, à la fin de la retraite que j’avais eu la grâce de prêcher pour Lui et la Curie Romaine. Il m’adressait alors ces paroles: « Vous nous avez montré que la scientia fidei  et la scientia amoris   vont ensemble, et se complètent, que la grande raison et le grand amour vont ensemble, plutôt, que le grand amour voit davantage que la seule raison ». Ce discours est la dernière page du livre qui réunit les méditations de cette retraite (F. M. LETHEL: La lumière du Christ dans le Coeur de l’Eglise, Paris, 2011, ed Parole et Silence. Le texte original a été publié en italien : La luce di Cristo nel Cuore della Chiesa, Libreria Editrice Vaticana, 2011).

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I/ « A moi, Il a donné sa Miséricorde Infinie…. »: La foi et l’espérance en la Miséricorde

 a/ La foi en la Miséricorde (Conclusion du Manuscrit A)

 

            A la fin du Manuscrit A, Thérèse commence le récit de Offrande à l’Amour Miséricordieux par un très beau texte concernant la Miséricorde et la Justice contemplées comme « perfections divines » ou attributs divins. C’est le fondamental point de vue de la foi illuminée par la Parole de Dieu, et ici par une citation de l’Ancien Testament:  

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Après tant de grâces ne puis-je pas chanter avec le psalmiste : “ Que le Seigneur est bon, que sa miséricorde est éternelle. ” Il me semble que si toutes les créatures avaient les mêmes grâces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu’à la folie, et que par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne consentirait à Lui faire de la peine… Je comprends cependant que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler, il faut qu’il y en ait de différentes familles afin d’honorer spécialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c’est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !… Alors toutes m’apparaissent rayonnantes d’amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d’amour (Ms A, 83v).

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            Pour comprendre toute la profondeur théologique de ces simples paroles de Thérèse, il faudrait relire le beau  texte de St Jean de la Croix sur les « lampes de feu » des attributs divins (Vive Flamme str III), et aussi le grand traité sur Dieu Un au début de la Somme Théologique de St Thomas d’Aquin (I q. 2-26). Docteur de l’Église, Thérèse est par excellence Docteur de la Miséricorde, à travers laquelle elle contemple la Justice et tous les autres attributs Divins. C’est le Mystère de l’adorable Unité de la Nature ou Essence Divine, commune aux Trois Personnes: Père, Fils et Esprit-Saint. C’est l’unique et adorable Divinité qui est unie à notre Humanité dans la Personne de Jésus, le Fils Incarné.

Thérèse connaissait ce texte de St Jean de la Croix expliquant comment Dieu se communique aux âmes saintes à travers les « lampes de feu » de ses attributs divins, en leur faisant expérimenter l’une ou l’autre de ces « lampes de feu« .  Il rappelle à ce propos la doctrine de saint Thomas concernant l’« Être unique et simple » de Dieu (I q 3-11), qui renferme toute la multitude de ses attributs. Parce que Dieu est simple, sans aucune composition, ses attributs qui nous semblent différents et même en opposition, comme la Miséricorde et la Justice, sont en réalité absolument identiques.

 

Ainsi la Miséricorde est essentiellement juste, comme la Justice est essentiellement miséricordieuse, parce que la Justice est réellement identique à la Miséricorde. En face d’une fausse conception de la Justice sans la Miséricorde (dans le climat janséniste) Thérèse ne choisit pas la Miséricorde sans la Justice, ce qui serait également faux (et qui est aujourd’hui un risque) mais elle contemple la Justice à travers la Miséricorde, ce qui correspond exactement à la théologie de saint Paul. Pour lui, l’effet propre de la justice de Dieu n’est pas de juger ni de condamner le pécheur, mais au contraire, de le justifier gratuitement par la Rédemption qui est dans le Christ Jésus (cf Rm 3, 21-26), ce qui est la plus grande oeuvre de la Miséricorde[1].

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Ce que Thérèse affirme ici concernant ces différentes familles d’âmes qui « honorent spécialement chacune des perfections du Bon Dieu » est encore une clef de la théologie des saints. Souvent on trouve la dominante de l’un ou de l’autre attribut divin, par exemple de l’Être chez saint Thomas, de la Bonté chez Denys l’Aréopagite, de la Justice chez saint Anselme. Mais cet attribut dominant n’exclut jamais les autres: Jamais l’Être sans la Bonté, ni la Bonté sans l’Être, de même que jamais la Miséricorde sans la Justice ni la Justice sans la Miséricorde. Mais dans la théologie des différents saints, la « dominante » de tel ou tel attribut donne un climat spirituel d’une particulière beauté. La « dominante » de la Miséricorde chez Thérèse donne ce climat de confiance absolue de cet amour parfait qui bannit totalement la crainte (cf I Jn 4, 18).

              [1] Dans le texte grec de saint Paul,  le verbe qui correspond à la justice est en effet le verbe justifier. En latin (et dans nos langues dérivant du latin), le verbe correspondant à la justice est le verbe juger; ce qui donne évidemment une tonalité différente.

Sans aucune vision ni révélation particulière, Thérèse a donc reçu dans la pure foi ce don de la Miséricorde Infinie. Cette nouvelle connaissance de la Miséricorde est source d’un nouveau déploiement de l’espérance comme espérance du salut et de la sainteté. 

[1] Ces actes de foi, d’espérance et d’amour sont admirablement articulés dans une prière de la bienheureuse Dina Bélanger, religieuse de Jésus-Marie (Québec, 1897-1929), disciple de Thérèse et de Louis-Marie. « Jésus… je sais, je crois que Tu m’aimes, et Toi, tu sais bien que je t’aime et que je veux t’aimer de l’amour le plus fort et le plus pur. Tu as aimé Marie-Madeleine, oh! je sais que tu prends pitié de moi. Je t’aime et je m’abandonne à toi, voilà mon bonheur et ma paix ». (Autobiographie, Ed. Religieuses de Jésus-Marie, Québec 1995, p. 194)..

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b/ L’espérance en la Miséricorde, comme espérance du salut et de la sainteté

 – Le salut du criminel Pranzini, « premier enfant » de Thérèse

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  Concernant l’espérance en la Miséricorde Infinie comme espérance du salut éternel, le texte fondamental de Thérèse est son récit concernant le criminel Pranzini, condamné à mort et guillottinné à Paris le 31 août 1887. Ce récit se trouve au centre du Manuscrit A, suivant immédiatement celui de la « Grâce de Noël » 1886, par laquelle Thérèse est « sortie de l’enfance » en commençant sa « course de géant » (Ms A, 44v-45r). A 14 ans, avant son entrée au Carmel, elle est déjà épouse et mère: « épouse de Jésus et mère des âmes » (cf Ms B, 2v). Dans une union déjà très profonde avec son Époux Crucifié, elle reçoit de lui, par la fécondité de son sang rédempteur celui qu’elle appelle « mon premier enfant« , le criminel Henri Pranzini.

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            Ce récit est un des plus beaux textes de Thérèse, un des plus forts concernant l’Espérance en la Miséricorde Infinie dans la situation apparemment la plus désespérée. Dans sa simplicité et sa fraicheur, ce texte est très riche du point de vue théologique, sur le Mystère de la Rédemption et la coopération de l’Église à ce Mystère. Il unit les points de vue de la foi, de l’espérance et de la charité, mais avec la dominante de l’espérance.

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            Le point de départ est une simple image représentant Jésus Crucifié et Marie-Madeleine embrassant ses pieds[1], selon l’iconographie traditionnelle:

              [1] Image reproduite dans les Oeuvres Complètes (hors-texte, entre les pages 128 et 129).

Un Dimanche, en regardant une photographie de Notre-Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre  sans que personne ne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes. Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur: « J’ai soif ! ». Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive. Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes. Ce n’était pas encore les âmes de prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs : je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles (Ms A, 45v).

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            Sans aucune vision, sans rien d’extraordinaire, mais par un intense regard de foi, Thérèse contemple à travers cette pauvre image toute la vérité du Mystère de la Rédemption. C’est avec les yeux de la foi qu’elle contemple le sang de Jésus (invisible sur l’image) versé sur la Croix pour le salut de tous les hommes. C’est dans la foi qu’elle entend résonner dans son coeur la parole de Jésus: « J’ai soif » (Jn 19, 28). Sa « résolution » de se tenir en esprit au pied de la Croix pour recueillir le Sang de Jésus et le communiquer aux âmes exprime avec une grande justesse théologique sa coopération au Mystère de la Rédemption dans la charité, dans un unique amour envers le Rédempteur et l’homme racheté par son sang. Pour elle comme pour sainte Catherine de Sienne, le salut de toute l’humanité pécheresse est totalement contenu dans le Sang de Jésus.

[1] Dans le texte grec de saint Paul,  le verbe qui correspond à la justice est en effet le verbe justifier. En latin (et dans nos langues dérivant du latin), le verbe correspondant à la justice est le verbe juger; ce qui donne évidemment une tonalité différente.
              [1] Image reproduite dans les Oeuvres Complètes (hors-texte, entre les pages 128 et 129).

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Dans le Sang de Jésus, la Miséricorde Infinie a définitivement pardonné et effacé toute l’immensité du péché du monde, de tous les hommes dans tous les temps et tous les lieux[1].  La coopération de Marie, de l’Église, de Thérèse et de chacun d’entre nous à la Rédemption ne consiste jamais à « ajouter » quelque chose au Sang de Jésus, mais à le recevoir et à le communiquer aux hommes à travers la prière, les sacrements et l’exercice de la charité. Après sa « résolution » de se tenir près de la Croix de Jésus, Thérèse va entendre elle aussi sa parole adressée à Marie: « Femme, voici ton fils » (Jn 19, 26). Et c’est ce criminel condamné à mort qu’elle même va appeler « mon premier enfant ».  Pour lui, elle va espérer contre toute espérance (associant sa soeur Céline à sa prière), et la suite de son récit exprime merveilleusement cette nouvelle espérance en la Miséricorde Infinie du Rédempteur:

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J’entendis parler d’un grand criminel qui venait d’être condamné à mort pour des crimes horribles, tout portait à croire qu’il mourrait dans l’impénitence. Je voulus à tout prix l’empêcher de tomber en enfer ; afin d’y parvenir, j’employais tous les moyens imaginables ; sentant que de moi-même je ne pouvais rien, j’offris au Bon Dieu tous les mérites infinis de Notre-Seigneur, les trésors de la Sainte Église, enfin je priai Céline de faire dire une messe dans mes intentions, n’osant pas la demander moi-même dans la crainte d’être obligée d’avouer que c’était pour Pranzini, le grand criminel.

Je ne voulais pas non plus le dire à Céline, mais elle me fit de si tendres et si pressantes questions que je lui confiai mon secret ; bien loin de se moquer de moi, elle me demanda de m’aider à convertir mon pécheur ; j’acceptai avec reconnaissance, car j’aurais voulu que toutes les créatures s’unissent à moi pour implorer la grâce du coupable.

              [1] Pour Sainte Catherine de Sienne, le désespoir prend sa source dans une erreur contre la foi. L’homme qui désespère pense que son péché est plus grand que la Miséricorde Divine. Au contraire la foi nous donne la certitude que la Miséricorde est toujours infiniment plus grande que tous les péchés les plus énormes.

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Je sentais au fond de mon cœur la certitude que nos désirs seraient satisfaits, mais afin de me donner du courage pour continuer à prier pour les pécheurs, je dis au Bon Dieu que j’étais bien sûre qu’Il pardonnerait au pauvre malheureux Pranzini, que je le croirais même s’il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, tant j’avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus, mais que je lui demandais seulement « un signe » de repentir pour ma simple consolation Ma prière fut exaucée à la lettre ! Malgré la défense que Papa nous avait faite de ne lire aucun journal, je ne croyais pas désobéir en lisant les passages qui parlaient de Pranzini.

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Le lendemain de son exécution je trouve sous ma main le journal : « la Croix ». Je l’ouvre avec empressement et que vois-je ?Ah ! Mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de me cacher… Pranzini ne s’était pas confessé, il était monté sur l’échafaud et s’apprêtait à passer sa tête dans le lugubre trou, quand tout à coup, saisi d’une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées ! Puis son âme alla recevoir la sentence miséricordieuse de Celui qui déclare qu’au Ciel il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de pénitence » (Ms A, 45v-46r).

 

Jamais sans doute la certitude l’espérance n’avait été exprimée avec autant de force, comme espérance pour un autre [1]apparemment désespéré: un criminel condamné à mort et impénitent. Le récit de Thérèse tient admirablement tous les aspects de la vérité: D’une part le terrible risque de l’enfer pour celui qui va mourir dans de telles conditions et d’autre part l’espérance certaine qu’il sera sauvé, qu’il accueillera au dernier moment le salut, même sans confession et sans aucun signe visible de repentir. Le centre du récit est l’affirmation: « Tant j’avais de confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus ».

 

Le dernier geste de Pranzini embrassant le Crucifix avant son exécution ramène Thérèse à son point de départ, à cette image du Crucifié:

              [1] Selon saint Thomas, l’espérance pour un autre a son fondement dans la charité  (II-II q. 17 art 3).

 

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J’avais obtenu « le signe » demandé et ce signe était la reproduction fidèle de grâces que Jésus m’avait faites pour m’attirer à prier pour les pécheurs. N’était-ce pas devant les plaies de Jésus, en voyant couler son sang Divin que la soif des âmes était entrée dans mon cœur ? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculée qui devait les purifier de leurs souillures, et les lèvres de « mon premier enfant«  allèrent se coller sur les plaies sacrées !!!… Quelle réponse ineffablement douce !

Ah ! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour, il me semblait entendre Jésus me dire comme à la samaritaine : « Donne-moi à boire ! ». C’était un véritable échange d’amour ; aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j’offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine ; ainsi il me semblait le désaltérer et plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait et c’était cette soif ardente qu’Il me donnait comme le plus délicieux breuvage de son amour ». (Ms A, 45v-46v).

 

Dans ce bouleversant récit, Thérèse apparaît comme Mère et Médiatrice, Mère de son premier enfant par la fécondité virginale du Sang de Jésus, Médiatrice dans ce « véritable échange d’amour » qui consiste à donner aux âmes le Sang de Jésus pour donner en retour ces mêmes âmes à Jésus. On remarque cette dynamique constante dans la théologie de Thérèse, le continuel passage d’une âme à toutes les âmes. De l’âme de Pranzini, Thérèse passe à toutes les âmes. On remarque son expression: « sauver les âmes » (c’est-à-dire toutes), et non pas l’expression habituelle de son temps: « sauver des âmes » (c’est-à-dire quelques-unes). Cette expérience concernant Pranzini est évidemment fondamentale comme expérience de l’espérance la plus extrême en la Miséricorde Infinie de Jésus.

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– Avec Marie, l’espérance d’un « coeur de Mère »

 

  Thérèse vit cette « médiation maternelle » avec Marie, qui n’est cependant pas nommée dans récit, de même qu’elle n’était pas représentée sur  l’image de Jésus Crucifié. Mais heureusement cette dimension mariale de l’expérience de Thérèse est explicitée dans sa petite pièce de théâtre intitulée La Fuite en Egypte (RP 6). Elle a écrit (et représenté) ce texte au moment où elle terminait la rédaction du Manuscrit A (janvier 1896).

 

Le leit-motiv de cette pièce de théâtre est « un cœur de mère« . La carmélite a imaginé la rencontre entre la Sainte Famille et une famille de pécheurs durant la fuite en Égypte. Le sommet est le dialogue entre Marie, la Mère de l’Enfant-Jésus, et Susanna, la mère de l’enfant Dimas, le futur bon larron de l’Évangile.

Marie est la Vierge Mère, l’Immaculée. Au contraire, Susanna est une pécheresse, une païenne, la femme d’un bandit. Et pourtant les deux femmes sont proches l’une de l’autre, elles se comprennent parce que toutes les deux ont un « cœur de mère« . En écrivant ce dialogue, Thérèse révèle évidemment son propre cœur de mère, et c’est certainement son texte le plus éclairant sur l’amour maternel,  sur cette « corde » essentielle de son cœur de femme[1].

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Le moment culminant du dialogue est lorsque Thérèse attribue à la Vierge Marie des paroles correspondant exactement à son expérience par rapport à Pranzini. Le petit Dimas vient d’être guéri de sa lèpre par la puissance de l’Enfant-Jésus, et Susanna dit à Marie sa crainte que Dimas ne fasse le mal en devenant un bandit comme son père. Dans la réponse de Marie nous trouvons exactement les expressions caractéristiques du récit concernant Pranzini. Voici les paroles que Thérèse attribue à Marie:

 

Certes, ceux que vous aimez offenseront le Dieu qui les a comblés de bienfaits ; cependant, ayez confiance en la Miséricorde Infinie du Bon Dieu ; elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu’elle trouve un cœur de mère qui met en elle toute sa confiance. Jésus ne désire pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive éternellement. Cet Enfant qui, sans effort, vient de guérir votre fils de la lèpre, le guérira un jour d’une lèpre bien plus dangereuse. Alors, un simple bain ne suffira plus, il faudra que Dimas soit lavé dans le Sang du Rédempteur. Jésus mourra pour donner la vie à Dimas et celui-ci entrera le même jour que le Fils de Dieu dans son Royaume Céleste (RP6, 10r).

              [1] Un des principaux symboles que Thérèse applique à son coeur est celui de la lyre, un instrument de musique à quatre cordes (comme le violon). Ces cordes symbolisent les dimensions essentielles de l’amour dans son coeur de femme, comme épouse et mère, enfant et soeur. C’est là une vérité anthropologique universelle: toute femme a un coeur d’épouse et de mère, d’enfant et de soeur, comme tout homme a un coeur d’époux et de père, d’enfant et de frère. La vocation universelle à la sainteté comme plénitude de la charité est la vocation à « aimer de tout son coeur » Dieu et le prochain dans le Christ Jésus, en faisant vibrer toutes ces cordes, que ce soit dans le mariage ou dans la virginité.

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Thérèse a inventé une sorte de parabole narrative à partir de deux textes de l’Évangile : La Fuite en Égypte (Mt 2, 13-19) et le salut « in extremis » du Bon Larron, crucifié avec Jésus (Lc 23, 39-43). Alors, Marie sera présente avec tout son « cœur de Mère » transpercé par l’épée de la souffrance (cf Lc 2, 34-35), un cœur pleinement ouvert au Fils Sauveur et au fils pécheur et sauvé.

Ici Thérèse explicite la dimension mariale de sa première expérience de maternité vécue par rapport à  Pranzini. C’est Marie qui enseigne à l’Église, et spécialement à la femme dans l’Église, cette totale confiance d’« un cœur de mère » en la Miséricorde Infinie pour obtenir sûrement le salut du fils le plus pécheur, même s’il est coupable des « plus grands crimes », de « crimes horribles ». « Ayez confiance en la Miséricorde Infinie du Bon Dieu » dit ici Marie. « Tant j’avais de confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus » écrivait Thérèse à propos de Pranzini. Nous trouvons la même référence au Sang de Jésus dans les deux textes. L’Infinie Miséricorde divine sauvera sûrement le pécheur, même coupable des plus grands crimes, mais seulement à travers le Sang du Rédempteur.

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Pour bien interpréter ce texte, il faut dire que Thérèse « objective » au plus haut niveau,  en Marie, son expérience de maternité spirituelle. Ici, sa scientia amoris est connaissance vraie et profonde « objective » du Cœur Maternel de Marie à travers la subjectivité de son propre « cœur de Mère« . Thérèse n’« invente » pas les paroles qu’elle attribue ici à Marie, mais elle les écoute et elle les découvre dans l’union la plus intime entre son coeur et le Coeur de Marie.

 

Ici encore on admire la sûreté théologique de Thérèse. La Miséricorde Infinie qui seule peut sauver l’homme se son péché est tout entière contenue dans le Sang de Jésus. Le Coeur de Jésus est infiniment miséricordieux et il est l’unique Source de la Miséricorde, et d’abord pour le Coeur de sa Sainte Mère. Contrairement à certaines représentations de la piété, le Coeur Immaculé de Marie ne sera jamais plus miséricordieux que le Coeur de Jésus, mais comme le dit si bien Thérèse, ce Coeur de Mère est précisément le Coeur qui met toute sa Confiance en la Miséricorde Infinie de l’unique Sauveur pour obtenir de Lui le salut de tous ses enfants.

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– Un coeur d’épouse espérant pour tous

[1] Un des principaux symboles que Thérèse applique à son coeur est celui de la lyre, un instrument de musique à quatre cordes (comme le violon). Ces cordes symbolisent les dimensions essentielles de l’amour dans son coeur de femme, comme épouse et mère, enfant et soeur. C’est là une vérité anthropologique universelle: toute femme a un coeur d’épouse et de mère, d’enfant et de soeur, comme tout homme a un coeur d’époux et de père, d’enfant et de frère. La vocation universelle à la sainteté comme plénitude de la charité est la vocation à « aimer de tout son coeur » Dieu et le prochain dans le Christ Jésus, en faisant vibrer toutes ces cordes, que ce soit dans le mariage ou dans la virginité.

Cette même espérance pour le salut de tous, Thérèse l’exprimait déjà au jour de sa Profession, le 8 septembre 1890 en la fête de la Nativité de Marie, à la fin de la brève prière écrite le jour-même. Alors, c’était avec son coeur d’épouse, de jeune épouse au jour de son mariage, qu’elle lui disait:

 

« Jésus, fais que je sauve beaucoup d’âmes, qu’aujourd’hui il n’y en ait pas une seule de damnée et que toutes les âmes du purgatoire soient sauvés. Jésus, pardonne-moi si je dis des choses qu’il ne faut pas dire, je ne veux que te réjouir et te consoler ». (Pri 2).

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En effet, au temps de Thérèse, une telle prière était inconvenante. On pensait que la damnation de nombreuses âmes, chaque jour, était une chose inévitable: parmi tous ceux qui meurent chaque jour, beaucoup –sans doute la majorité– tombent en enfer. Au contraire, l’Épouse demande avec confiance à son Époux qu’aucune des personnes qui meurent aujourd’hui ne soit damnée. Et c’est une prière que Thérèse renouvelle chaque jour. Espérer, pour l’Épouse de Jésus, signifie alors, véritablement, « espérer pour tous »[1].

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 – L’espérance de la sainteté: « La confiance audacieuse de devenir une grande sainte »

            [1] Espérer pour tous est le titre d’une des dernières et plus significatives œuvres de Hans Urs Von Balthasar (1987), avant qu’il ne soit nommé Cardinal par Jean-Paul II. Comme Docteur de l’Église, Thérèse est sûrement la meilleure autorité en faveur de cette position de l’espérance pour tous, pour mettre en évidence sa parfaite orthodoxie. Du point de vue théologique, sa formulation est supérieure à celle de Balthasar, plus simple, plus sûre et plus sereine, sans aucune polémique.

Espérance du salut éternel, l’espérance thérésienne est inséparablement espérance de la sainteté, d’abord pour elle-même et ensuite pour les autres, spécialement pour tous ceux qui voudront bien la suivre sur sa « petite voie de confiance et d’amour ».

Dans le Manuscrit A, elle nous raconte comment dès son enfance, elle a pris conscience de sa vocation à la sainteté au contact de sainte Jeanne d’Arc (alors Vénérable), la sainte la plus aimée et la plus présente dans sa vie, après Marie et Joseph. Comme Jeanne, Thérèse se sent appelée par le Seigneur à « devenir une grande Sainte », mais pour elle ce sera dans une vie toute cachée. Ce désir enfantin de la sainteté a mûri et s’est transformé dans le coeur de la carmélite en « la confiance audacieuse de devenir une grande sainte »:

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 Ce désir pourrait sembler téméraire si l’on considère combien j’étais faible et imparfaite et combien je le suis encore après sept années passées en religion, cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande Sainte, car je ne compte pas sur mes mérites n’en ayant aucun, mais j’espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté Même. C’est Lui seul qui se contentant de mes faibles efforts, m’élèvera jusqu’à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte (Ms A, 32r).

 

            Telle est  la conception de la sainteté que nous allons retrouver dans l’Offrande à L’Amour Miséricordieux, et que Thérèse va enseigner à tous ceux qui suivront son chemin de sainteté: non seulement le désir de la sainteté, mais la « confiance audacieuse » de devenir des saints!

 

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II/ « Se jeter dans vos bras et accepter votre Amour Infini… »:

L’Amour comme don total de soi-même à l’Amour Miséricordieux de Jésus dans la Trinité

 a/ Le récit de l’Offrande (Conclusion du Manuscrit A)

La foi et l’espérance en la Miséricorde Infinie conduisent Thérèse à la plénitude de l’Amour, de cet Amour comme don total de soi-même qui va s’exprimer dans l’Offrande à l’Amour Miséricordieux. C’est ce que nous allons voir dans cette deuxième partie de notre exposé, en reprenant le récit de Thérèse à la fin du Manuscrit A.

 

Après avoir parlé de la Miséricorde Infinie comme « perfection divine« , en rapport avec la Justice (texte cité au début de notre première partie), elle continue le récit (adressé à sa Prieure) en parlant de l’Amour Miséricordieux. C’est la même divine Réalité, précédemment considérée du point de vue de l’Unité de la Nature Divine, qui est maintenant contemplée du point de vue de la Trinité des Personnes:

 

Cette année, le 9 Juin, fête de la Sainte Trinité, j’ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé. Je pensais aux âmes qui s’offrent comme victimes à la Justice de Dieu afin de détourner et d’attirer sur elles les châtiments réservés aux coupables, cette offrande me semblait grande et généreuse, mais j’étais loin de me sentir portée à la faire. “ O mon Dieu! m’écriai-je au fond de mon coeur, n’y aura-t-il que votre Justice qui recevra des âmes s’immolant en victimes ?Votre Amour Miséricordieux n’en a-t-il pas besoin lui aussi ?... De toutes parts il est méconnu, rejeté ; les coeurs auxquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures leur demandant le bonheur avec leur misérable affection, au lieu de se jeter dans vos bras et d’accepter votre Amour infiniO mon Dieu ! Votre Amour méprisé va-t-il rester en votre Coeur ?

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Il me semble que si vous trouviez des âmes s’offrant en Victimes d’holocaustes à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d’infinies tendresses qui sont en vous… Si votre Justice aime à se décharger, elle qui ne s’étend que sur la terre, combien plus votre Amour Miséricordieux désire-t-il embraser les âmes, puisque votre Miséricorde s’élève jusqu’aux Cieux…

 

O mon Jésus ! Que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour !

Ma Mère chérie, vous qui m’avez permis de m’offrir ainsi au Bon Dieu, vous savez les fleuves ou plutôt les océans de grâces qui sont venus inonder mon âme… Ah ! Depuis cet heureux jour, il me semble que l’Amour me pénètre et m’environne, il me semble qu’à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle, purifie mon âme et n’y laisse aucune trace de péché, aussi je ne puis craindre le purgatoire (Ms A, 83v-84r).

 

  Ce texte nous introduit à la lecture de l’Acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux, qui porte cette date du 9 juin, fête de la Sainte Trinité. Ici, Thérèse ne nomme explicitement que la Personne de Jésus, le Fils Incarné, mais nous allons découvrir la présence du Père et de l’Esprit-Saint dans son Offrande. Thérèse comprend de façon nouvelle « combien Jésus désire être aimé », et non pas seulement combien il nous aime, ce qui était l’objet de la foi et de l’espérance en la Miséricorde. A présent c’est le point de vue de l’amour, de la charité, qui domine. Il s’agit de L’aimer en répondant à son Amour pour nous, de lui « rendre amour pour amour »,  précisément de L’aimer en se donnant totalement à Lui.

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            Dépassant cette « généreuse » offrande à la Justice de Dieu (mal comprise, parce que séparée de la Miséricorde),  si répandue à son époque, Thérèse va vivre et enseigner son amoureuse offrande à l’Amour Miséricordieux, comme « Victime d’holocauste« . Ce mot biblique exprime la totalité (holos) du don, entièrement consumé par le feu. L’holocauste de la nouvelle alliance est le Sacrifice de la Croix, où Jésus Prêtre et Victime est consumé par le feu de l’Esprit-Saint (selon St Thomas, cf III q 46 art 4 ad 1). Ici, Thérèse ne nomme pas explicitement  l’Esprit-Saint, mais elle le désigne par les deux grands symboles bibliques du feu et de l’eau. En se donnant tout entière au feu de l’Esprit, elle ouvre son coeur au jaillissement d’eau vive du même Esprit. Ici encore elle décrit « un véritable échange d’Amour » entre Jésus et elle dans l’Esprit-Saint, exprimé dans la prière: « Se jeter dans vos bras et accepter votre Amour Infini« , car cette prière est adressée à Jésus: « O mon Dieu » signifiant « O mon Jésus »!  

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Ici, l’Amour Miséricordieux désigne l’Esprit-Saint comme ce feu divin qui brûle toujours dans le Coeur de Jésus, ce feu qu’il va lui-même communiquer au Coeur de l’Église son Épouse à la Pentecôte.  Le même Esprit est cette Eau vive, ces « flots d’infinies tendresses » qui remplissent le Coeur de Jésus pour déborder dans nos coeurs. En se donnant si totalement au feu de l’Esprit comme « victime d’holocauste« , Thérèse ouvre pleinement son coeur aux « fleuves ou plutôt aux océans de grâce » du même Esprit.

 

  Dans un langage simple et clair, mais d’une étonnante justesse théologique, Thérèse illustre ici ce grand théorème de la vie mystique qui est la nécessité du don total de soi pour recevoir en abondance le Don de Dieu[1].

 

En utilisant ce vocabulaire sacrificiel de la « victime d’holocauste« , Thérèse nous révèle le sens profond de son offrande comme expression du sacerdoce baptismal, comme participation à l’unique Sacrifice du Christ, à l’holocauste de la Nouvelle Alliance pour le salut de tous les hommes. Elle propose donc son offrande à tous les baptisés dans tous les différents états de vie.

              [1] Le Vénérable Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus ocd (1894-1967) a particulièrement insisté sur ce point dans son grand livre Je veux voir Dieu (IIIème partie, ch 3: Le don de soi).

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b/ L’Acte d’Offrande

 Dans son récit, Thérèse vient de nous donner la clef de lecture de son Acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux, de cette admirable prière de Consécration à la Miséricorde Infinie qu’elle offre à tout le Peuple de Dieu. Il convient de la citer intégralement pour ne pas en briser l’unité et la dynamique. Les numéros ont été ajoutés pour faciliter le commentaire:

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Comme Victime d’Holocauste

À l’Amour Miséricordieux du Bon Dieu

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  • O mon Dieu ! Trinité Bienheureuse, je désire vous Aimer et vous faire Aimer, travailler à la glorification de la Sainte Église en sauvant les âmes qui sont sur la terre et [en] délivrant celles qui souffrent dans le purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m’avez préparé dans votre royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu d’être vous-même ma Sainteté.

 

  • Puisque vous m’avez aimée jusqu’à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Époux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi, je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu’à travers la Face de Jésus et dans son Coeur brûlant d’Amour.

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    (3) Je vous offre encore tous les mérites des Saints (qui sont au Ciel et sur la terre) leurs actes d’Amour et ceux des Saints Anges ; enfin je vous offre, ô Bienheureuse Trinité ! L’Amour et les mérites de la Sainte Vierge, ma Mère chérie, c’est à elle que j’abandonne mon offrande la priant de vous la présenter. Son Divin Fils, mon Époux Bien-Aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit : « Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera ! » Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs ; je le sais, ô mon Dieu ! (plus vous voulez donner, plus vous faites désirer). Je sens en mon coeur des désirs immenses[1] et c’est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! Je ne puis recevoir la Sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n’êtes-vous pas Tout-Puissant ?... Restez en moi, comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie.

              [1] Thérèse avait d’abord écrit « infinis », mais ce mot a été malheureusement censuré par un « théologien » consulté par la Prieure, alors qu’il était parfaitement juste (dans la lumière de Ste Catherine et de St Thomas).

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(4)  Je voudrais vous consoler de l’ingratitude des méchants et je vous supplie de m’ôter la liberté de vous déplaire, si par faiblesse je tombe quelquefois qu’aussitôt votre Divin Regard purifie mon âme consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même……

 

            (5)  Je vous remercie, ô mon Dieu ! De toutes les grâces que vous m’avez accordées, en particulier de m’avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C’est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la Croix ; puisque vous [avez] daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j’espère au Ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion…

 

            (6)  Après l’exil de la terre, j’espère aller jouir de vous dans la Patrie, mais je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul Amour, dans l’unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Coeur Sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement.

 

            (7)  Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes oeuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de Vous-même. Je ne veux point d’autre Trône et d’autre Couronne que Vous, ô mon Bien-Aimé !

 

            (8)  A vos yeux le temps n’est rien, un seul jour est comme mille ans, vous pouvez donc en un instant me  préparer à paraître devant vous…

 

            (9)  Afin de vivre dans un acte de parfait Amour, je m’offre comme victime d’holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu’ainsi je devienne Martyre de votre Amour, ô mon Dieu!

(10)  Que ce martyre après m’avoir préparée à paraître devant vous me fasse enfin mourir et que mon âme s’élance sans retard dans l’éternel embrassement de Votre Miséricordieux Amour.

 

  (11) Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon coeur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu’à ce que les ombres s’étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Éternel !

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            Du point de vue théologique et spirituel, cette prière est d’une richesse inépuisable. Elle synthétise tout ce que nous avons vu précédemment, et nous n’en donnerons qu’un très bref commentaire. Il faut surtout la prier souvent, et si possible renouveler tous les jours au moment de la Communion les paroles essentielles de l’Offrande (9) indiquées en italique.

 

Cet Acte d’Offrande est la plus belle expression du christocentrisme trinitaire de Thérèse. Après l’invocation initiale à toute la Trinité (1),  notre Sainte s’adresse successivement au Père qui a donné son Fils Unique (2), à Jésus dans les Mystères de l’Eucharistie, de sa Passion, de sa Face et de son Coeur (3-8),  à l’Esprit-Saint comme « feu de l’Amour » et « flots d’infinies tendresse » (9). Elle s’offre tout entière par les mains de Marie à qui « elle abandonne son offrande » (3).  Elle se donne tout entière comme « holocauste » au Feu de l’Esprit-Saint  et dans ce Feu, elle se donne à Jésus dans l‘Église son Épouse. Par Jésus elle se donne au Père comme Enfant dans le Fils Unique.  Elle se donne au Père, par Jésus dans l’Esprit-Saint: offrande baptismale, offrande trinitaire dont le centre est toujours Jésus. Cette prière est une magnifique illustration du symbole baptismal, de notre Credo où Jésus est contemplé au centre de la Trinité entre le Père et l’Esprit-Saint.

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            On remarque dès le début (1) l’expression des deux plus grands désirs de Thérèse: Sauver les âmes qui sont sur la terre (c’est-à-dire toutes les âmes) et être Sainte,  les deux désirs inséparables qui sont l’objet de son espérance.

Thérèse appelle Jésus: « Mon Époux«  (2 et 3) et « mon Bien-Aimé«  (7 et 9). Cette réalité de l’Amour sponsal du Christ est fondamentale chez elle, exprimée surtout dans la perspective de la vie consacrée, comme par exemple dans sa Prière au jour de la Profession, publiée dans l’Histoire d’une âme juste avant cet Acte d’Offrande. Or, ici, dans l’Acte d’Offrande, la perspective de l’amour sponsal est plus profonde et plus large; elle concerne tous les baptisés, hommes ou femmes, mariés ou consacrés. Toute âme est réellement rachetée et épousée par Jésus dans la grâce du baptême, et toute âme est appelée vivre pleinement cette grâce jusqu’au « mariage spirituel » de la sainteté (cf St Jean de la Croix, Cantique B, str 23).

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  La brève référence à Marie dans l’offrande de Thérèse est en réalité essentielle, et pour en comprendre l’importante, il convient de se référer à la Consécration de saint Louis-Marie de Montfort.  Marie est nommée dans notre Credo, au coeur du Mystère de l’Incarnation. C’est par Elle et en Elle que le Père nous a donné son Fils Unique par l’action de l’Esprit-Saint. Saint Louis-Marie met en lumière cette place unique de Marie dans le mouvement descendant de l’Incarnation et dans le mouvement ascendant de notre divinisation. De façon plus explicite que Thérèse, il situe sa Consécration dans la perspective baptismale, et comme elle, il se réfère à l’Eucharistie. Sa symbolique de l’esclavage d’amour correspond exactement à celle de l’holocauste à l’amour. Ces deux fortes expressions bibliques se réfèrent également au Sacrifice de la Croix, de Celui qui « a pris la condition d’esclave pour notre amour » (cf Phil 2, 7-8, repris dans le Traité de la Vraie Dévotion, n. 72)[1].

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            [1] Dans sa très belle Lettre aux Familles Montfortaines du 8 décembre 2003, saint Jean-Paul II explique très clairement ce symbole de l’esclavage d’amour. Malheureusement, le manuscrit autographe du Traité est incomplet, et il manque la formule de Consécration qui devait se trouver à la fin. A sa place, on publie toujours la formule de Consécration que saint Louis-Marie avait placé à la fin de son premier grand traité:  l’Amour de la Sagesse Eternelle (n. 223-227). On peut lui préférer la grande prière de renouvellement de la Consécration dans le Secret de Marie (n. 66-69) adressée successivement à Jésus, à l’Esprit-Saint et à Marie. Mais la meilleure expression est sans doute la formule très brève, continuellement recopiée par Karol Wojtyla, depuis l’âge de 20 ans jusqu’à sa mort, et qui se trouve vers la fin du Traité, comme préparation à la sainte Communion: « Totus tuus ego sum et omnia mea tua sunt. Accipio Te in mea omnia. Praebe mihi cor tuum, Maria – Je suis tout à toi et tout ce qui est à moi est à toi. Je te prends pour tout mon bien. Donne-moi ton cœur, O Marie » (Traité de la vraie dévotion à Marie, n. 266).

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c/  « Je veux renouveler cette offrande à chaque battement de mon coeur »:

Dynamique et déploiement de l’offrande jusqu’à la mort de Thérèse.

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            Les Manuscrits B et C, ainsi que les derniers écrits et les dernières paroles de Thérèse nous montrent comment elle vit et renouvelle continuellement son Offrande à l’Amour Miséricordieux jusqu’au dernier battement de son coeur, jusqu’à l’instant de sa mort, mais toujours avec de nouveaux déploiements, de nouvelles applications, avec cette extraordinaire créativité qui la caractérise.

– Manuscrit B

 

Écrit en en septembre 1896, le Manuscrit B est le chef-d’oeuvre de Thérèse. Elle prend alors clairement conscience de l’immensité de sa vocation: Être l’Amour dans le Coeur de l’Église, et proposer son offrande non seulement aux Soeurs de sa communauté mais à toutes les âmes! Dans la lettre d’introduction adressée à sa soeur et marraine Marie du Sacré-Coeur, elle nous montre comment sa propre « confiance audacieuse de devenir une grande sainte » doit devenir la même espérance de la sainteté  pour tous les petits qui suivront sa voie: « Ah, si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petites de toutes les âmes, l’âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d’arriver au sommet de la montagne de l’amour » (Ms B, 1v), c’est à dire au sommet de la sainteté, dans la symbolique de saint Jean de la Croix. Le coeur de ce Manuscrit est la grande prière à Jésus, écrite par Thérèse le 8 septembre 1896, sixième anniversaire de sa Profession. L’âme de cette prière est toujours l’acte d’amour, maintenant étendu à l’Église: « O mon Jésus! Je t’aime, j’aime l’Église ma Mère » (4v). Dans cette prière, Thérèse dilate  son Offrande dans les deux dimensions antinomiques de l’Infinie Grandeur de l’Amour « qui renferme toutes le vocations, qui embrasse tous les temps et tous les lieux » (cf 3v) et de l’extrême petitesse de la créature:

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Je ne suis qu’une enfant, impuissante et faible, cependant c’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus ! (…) l’Amour m’a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature… Ce choix n’est-il pas digne de l’Amour ?... Oui, pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’Il s’abaisse, qu’il s’abaisse jusqu’au néant et qu’il transforme en feu ce néant… O Jésus, je le sais, l’amour ne se paie que par l’amour, aussi j’ai cherché, j’ai trouvé le moyen de soulager mon coeur en te rendant Amour pour Amour (3v-4r).

  Les dernières lignes de cette prière se réfèrent toujours à cette même offrande, mais à présent étendue à toute la multitude des « petites âmes« , c’est-à-dire de tous ceux et de toutes celles qui suivront ce chemin de la petitesse évangélique:

 

O Jésus ! Que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable… je sens que si par impossible tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, si elle s’abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie. Mais pourquoi désirer communiquer tes secrets d’amour, ô Jésus, n’est-ce pas toi seul qui me les a enseignés et ne peux-tu pas les révéler à d’autres ?… Oui je le sais, et je te conjure de le faire, je te supplie d’abaisser ton regard divin sur un grand nombre de petites âmes… Je te supplie de choisir une légion de petites victimes dignes de ton amour ! (5v).

 

En rappelant que ces lignes sont écrites le 8 septembre, en la fête de la Nativité de Marie, on peut rappeler l’insistance de Thérèse sur la petitesse de Marie. Racontant sa Profession dans le Manuscrit A, elle écrivait:  » Quelle belle fête que la nativité de Marie pour devenir l’épouse de Jésus ! C’était la petite Ste Vierge d’un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus » (Ms A, 77r). Mais surtout, dans sa dernière poésie Pourquoi je t’aime, ô Marie! (PN 54), elle met en lumière la petitesse de Marie comme son plus grand privilège pendant sa vie sur la terre. Marie est cette âme encore plus petite que Thérèse, encore plus comblée de grâce, encore plus abandonnée avec une entière confiance en la miséricorde infinie!

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– Manuscrit C

Dans le Manuscrit C, écrit en juin 1897,  Thérèse écrit la date du 9 juin, deuxième anniversaire de son Offrande, comme point final du récit dramatique de sa grande épreuve contre la foi (Ms C, 5r-7v). Comme Marie près de la Croix, Thérèse vit ce que Jean-Paul II a appelé la kénose de la foi (Redemptoris Mater, n. 18), non pas le doute ou le manque de foi, mais au contraire la foi la plus héroïque et la plus éprouvée. Selon les paroles de Thérèse, c’est Jésus lui-même qui lui fait découvrir le drame de l’athéisme moderne: « Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres » (5v). 

 

Devenant la soeur de tous les athées qu’elle même appelle « ses frères« , acceptant d’être assise à leur « table remplie d’amertume », elle intercède pour leur salut comme elle l’avait fait pour Pranzini, avec la même confiance, mais c’est à présent avec la nuance de l’Amour Fraternel qui est la « corde » dominante du Manuscrit C (en résonance avec les trois autres « cordes » de l’amour sponsal, maternel et filial). Toujours fidèle à son grand désir de « sauver les âmes qui sont sur la terre », elle rejoint maintenant celles qui sont apparemment les plus lointaines.

 

Dans les dernières pages du Manuscrit C, Thérèse commente un texte de l’Écriture Sainte: les paroles que l’Épouse adresse à son Époux au début du Cantique des Cantiques: « Attire-moi, nous courrons à l’odeur de tes parfums » (Ct 1, 4).  Cette nouvelle synthèse du « moi » et du « nous »  unifie et déploie de façon merveilleuse le double désir de sainteté personnelle et de salut universel qui était exprimé au début de l’Acte d’Offrande. On retrouve à présent les deux grands symboles de l’eau et du feu.

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Lorsqu’elle racontait son Offrande, Thérèse parlait de ces « fleuves, ou plutôt de ces océans de grâce qui sont venus inonder son âme ». Maintenant, elle évoque avec puissance le mouvement de retour de cette même eau vive de l’Esprit-Saint: « De même qu’un torrent, se jetant avec impétuosité dans l’océan, entraîne après lui tout ce qu’il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l’âme qui se plonge dans l’océan sans rivage de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu’elle possède » (34r).  Dans le coeur de Thérèse, la grâce du baptême est devenue ce torrent puissant et impétueux qui entraîne la multitude des âmes dans l’océan de l’Amour de Jésus, et c’est alors que Thérèse ose s’approprier la grande Prière Sacerdotale de Jésus en Jean 17. Par Lui, avec Lui et en Lui, vivant en plénitude son sacerdoce baptismal, elle remonte à la Source Première qui est le Père.

            Thérèse commente ensuite les mêmes paroles de l’Épouse en utilisant l’autre grand symbole de l’Esprit-Saint, celui du feu, le feu de la Pentecôte, le feu de l’holocauste. Elle retrouve spontanément le grand symbole de la divinisation utilisé par les Pères de l’Église, celui du fer rendu incandescent par le feu:

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Voici ma prière, je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement à Lui, qu’Il vive et agisse en moi. Je sens que plus le feu de l’amour embrasera mon coeur, plus je dirai : Attirez-moi, plus les âmes qui s’approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m’éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l’odeur des parfums du Bien-Aimé, car une âme embrasée d’amour ne peut rester inactive (…). Tous les saints l’ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l’univers de l’illumination de la doctrine évangélique. N’est-ce point dans l’oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d’Aquin, François, Dominique et tant d’autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ?

 

Un savant a dit : “ Donnez-moi un levier, un point d’appui, et je soulèverai le monde. ” Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, parce que sa demande ne s’adressait point à Dieu et qu’elle n’était faite qu’au point de vue matériel, les Saints l’ont obtenu dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour point d’appui : lui-même et lui seul ; pour levier : L’oraison, qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde ; c’est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu’à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi (36rv).

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            Docteur de l’Église, Thérèse se retrouve spontanément en compagnie des plus grands Docteurs: Augustin, Thomas d’Aquin[1] et Jean de la Croix, témoins de cette même « science divine » qui est la théologie des saints. En nommant Saint Paul, elle rappelait sa source biblique, mais c’est avec l’Évangile qu’elle met le point final à son Manuscrit:

 

Je n’ai qu’à jeter les yeux dans le Saint Évangile, aussitôt je respire les parfums de la vie de Jésus et je sais de quel côté courir… Ce n’est pas à la première place, mais à la dernière que je m’élance ; au lieu de m’avancer avec le pharisien, je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain ; mais surtout j’imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace[2]. Qui charme le Cœur de Jésus, séduit le mien. Oui je le sens, quand même j’aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l’enfant prodigue qui revient à Lui. Ce n’est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m’élève à Lui par la confiance et l’amour (36v-37r).

 

    Tels sont les deux derniers mots du Manuscrit C: « La confiance et l’amour », c’est-à-dire la confiance qui seule conduit à l’amour. Ce sont comme les deux « phares » qui éclairent toute la vie de Thérèse, son chemin de sainteté qu’elle enseigne à tout le Peuple de Dieu. Son étonnante conscience d’avoir été préservée du péché grave ne l’éloigne pas des plus grands pécheurs, bien au contraire. Elle sait que le plus grand pécheur peut encore devenir un grand saint, même au dernier moment, comme le Bon Larron de l’Évangile, comme cette « pécheresse morte d’amour » dont elle voulait ajouter l’histoire à la suite de son Manuscrit. L’Offrande à l’Amour Miséricordieux est pour eux tous, cette offrande qui consiste à « se jeter dans les bras de Jésus et à accepter son Amour Infini ».

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              [1] Thérèse n’a pas lu la Somme Théologique, mais il y a une harmonie profonde entre sa théologie et celle de St Thomas, par exemple sur la question si contestée aujourd’hui de la vision béatifique dans l’âme de Jésus pendant sa vie terrestre. Thérèse a la certitude que Jésus la connaissait et l’aimait personnellement dans les Mystères de son Enfance comme dans sa Passion et pendant toute sa vie sur la terre, ce qui n’est possible que grâce à la Vision béatifique.
              [2] La même expression se trouve dans la lettre de Thérèse à son frère spirituel Maurice Bellière, écrite le 21 juin 1897, exactement contemporaine du Manuscrit C : « Vous aimez saint Augustin, sainte Madeleine, ces âmes auxquelles « beaucoup de péchés ont été remis parce qu’elles ont beaucoup aimé ». Moi aussi je les aime, j’aime leur repentir, et surtout… leur amoureuse audace ! Lorsque je vois Madeleine s’avancer devant les nombreux convives, arroser de ses larmes les pieds de son Maître adoré, qu’elle touche pour la première fois ; je sens que son cœur a compris les abîmes d’amour et de miséricorde du Cœur de Jésus, et que toute pécheresse qu’elle est ce Cœur d’amour est non seulement disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l’élever jusqu’aux plus hauts sommes de la contemplation. Ah ! Mon cher petit Frère, depuis qu’il m’a été donné de comprendre aussi l’amour du Cœur de Jésus, je vous avoue qu’il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour. Comment lorsqu’on jette ses fautes avec une confiance toute filiale dans le brasier dévorant de l’Amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour ? »(LT 247).

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– Dernière Lettre et derniers mots

 

La toute dernière Lettre de Thérèse tient en ces simples mots écrits pour Maurice Bellière sur une image représentant l’Enfant Jésus dans l’Hostie consacrée que le prêtre tient en ses mains: « Je ne puis craindre un Dieu qui s’est fait pour moi si petit. Je L’aime, car il n’est qu’Amour et Miséricorde » (LT 266). C’est là comme le testament spirituel de Thérèse, le sceau final de sa doctrine de la Miséricorde Infinie et de l’Amour Miséricordieux, dans l’extrême abaissement et petitesse de Dieu, dans les Mystères de la Crèche, de la Croix et de l’Eucharistie.

 

  Enfin, le jour de sa mort, le 30 septembre 1897, Thérèse a voulu une dernière fois confirmer son offrande en affirmant:

 

Je ne me repens pas de m’être livrée à l’AmourOh! Non, je ne me repens pas, au contraire… Jamais, je n’aurais cru qu’il fût possible de tant souffrir! Jamais! Jamais! Je ne m’explique cela que par le désir ardent que j’ai eu de sauver les âmes[1].

Elle voulait renouveler son offrande à chaque battement de son coeur, jusqu’à ce tout dernier acte d’Amour: « Mon Dieu, je vous aime! »

 

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Rome, le 15 février 2016

              [1] Derniers Entretiens, Carnet Jaune (30 septembre). Le texte, écrit par Mère Agnès, emploie l’expression « sauver des âmes », expression normale de l’époque. Je pense qu’il convient de corriger le texte avec l’expression typique de Thérèse: « sauver les âmes ».

Fichier Word : Ther(Barcelone)Père Lethel-Vatican


 

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